mercredi 1 juin 2011

Le blackout de la presse

"La nature a horreur du vide" disait le philosophe grec Aristote. Son aphorisme pourrait aussi s'appliquer aujourd'hui aux médias égyptiens. Car depuis la chute de Moubarak, et surtout ces dernières semaines, aucun des grands titres de presse ou presque, n'ose émettre une once de critique à l'égard des forces armées au pouvoir depuis le 11 février. Comme si, effrayée de prendre son envol et ne sachant que faire de cette nouvelle liberté, le plus rassurant pour elle ne serait qu'un autre cocon autoritaire qui briderait fort heureusement son émancipation. Ces jours-ci, la presse nationale excelle surtout dans la propagation d'informations non sourcées, qui prennent vite la forme de rumeurs extravagantes par un bouche à oreille forcené - caractéristique du Moyen-Orient - avant de sombrer tout aussi rapidement dans l'oubli. 
L'armée se dit proche des jeunes en communiquant aussi sur Facebook
Mais revenons à nos moutons. Puisque la presse égyptienne refuse de traiter les centaines de traductions en justice militaire de simples civils, et après la journée contre le Conseil Suprême des Forces Armées, les blogueurs ont décrété ce 1er juin "Journée nationale contre les procès militaires".
Le sujet des brutalités de l'armée et les procès qui s'en suivent, a été ravivé le 31 mai quand la chaîne d'information américaine CNN a diffusé un reportage sur les tests de virginité pratiqués il y a deux mois sur de jeunes activistes, et justifiés par un haut gradé "pour s'assurer qu'elles n'avaient pas été violées par un soldat". Le conformisme de la société égyptienne, qui ne conçoit les relations sexuelles que dans la pureté des liens du mariage, n'a d'égal que le culot de ce genre d'arguments. Le but de ces tests était en réalité de démontrer que la promiscuité entre hommes et femmes dans les tentes installées place Tahrir développait la décadence de la jeunesse, qui serait alors frappée d'opprobre sociale.
Selon les statistiques difficilement établies par les manifestants et ONG, il y aurait entre 6000 et 7000 activistes pro-démocratie en ce moment dans les prisons militaires, sans compter les jeunes disparus que l'on recherche encore. Ils devraient tous être soumis à la justice martiale, et quand l'indignation se fait trop bruyante chez les blogueurs et journalistes, les voilà immédiatement emmenés chez les généraux. C'est le cas de Reem Maged, l'intrépide qui a fait preuve d'un criticisme "déplacé" dans son Talk Show sur le chaine satellite OnTV. Elle a été libérée après quelques heures d’interrogatoire.
Dans ces conditions les (pas si vieux) réflexes de l'autocensure se rétablissent tout naturellement et "le journalisme de pyjama" parait est une option plus tranquille pour ceux qui n'hésiteront pas à se prévaloir bientôt d'une nouvelle avancée vers la démocratie. Il en va ainsi de la "révolution" en Égypte: l'inconsistance d'une certaine élite ne relaie pas l'enthousiasme de la jeunesse, qui refuse depuis vendredi 27 mai tout dialogue avec l'armée.


lundi 23 mai 2011

La deuxième révolution est en marche

"Les Moubarak et les membres de son régime corrompu sont jugés devant un tribunal civil. Tandis que les civils et autres activistes pacifistes sont envoyés aux tribunaux militaires". S'il fallait résumer en quelques mots l'indignation de la population égyptienne quant aux agissements du Conseil suprême des forces armées qui dirige le pays depuis le 11 février, cela tiendrait à cette phrase bien souvent entendue. Alors ce 23 mai est décrété par les blogueurs d’Égypte "Journée nationale contre l'armée". C'est bien légitime de la part d'une population asphyxiée - voire presque politiquement lobotimisée ces 30 dernières années - et qui se retrouve prise, dans cette période de profondes mutations, dans le même étau par une équipe de généraux au bras long qui ne connaissent pas la pré-retraite. Plus de 800 morts et près de 6000 blessés souvent très graves lors du soulèvement, et l'armée doute encore de la détermination des jeunes révolutionnaires à vivre dans une dignité balayée d'une revers de crosse à maintes reprises depuis 3 mois. 
Le départ du Maréchal Tantawi est réclamé.
Amnesty International sonne l'alarme depuis plusieurs semaines: elle accuse les "autorités égyptiennes de torturer les détenus". Pour l'ONG basée à Londres, il est indispensable pour les manifestants de voir que "leurs sacrifices ne sont pas vains et que la machine de la répression est éradiquée". Pour illustrer ces violations, il y a le cas Amr Al-Beheiry battu par la police militaire et arrêté alors qu'il manifestait pacifiquement devant le parlement le 26 février puis soumis avec ses cousins diverses électrocutions. Le 1er mars il a été condamné à 5 ans de prison pour non respect du couvre-feu, qui comme beaucoup le savent n'a jamais été vraiment respecté. 
Autre cas extrême, la condamnation à mort d'un mineur par un tribunal militaire, qui a d'ailleurs fait sortir de ses gonds la représentation en Égypte de l'Unicef, organisation des Nations Unies dédiées à la protection de l'enfance. De son côté, l’ONG « l'Initiative égyptienne pour les droits personnels » a fait savoir que la décision concernant cet adolescent âgé de 17 ans condamné avec trois autres égyptiens pour le viol d'une jeune fille « illustre l'ignorance par la justice militaire du code civil et pénal » et met en doute « la compétence des juges militaires à statuer sur des affaires civiles ».
L'armée égyptienne forte de 500 000 hommes, appelée à restaurer l'ordre face à l’affaiblissement des 1.5 million de policiers depuis la chute de Moubarak est aussi sollicitée sur la frontière Ouest avec l'afflux de réfugiés libyens et à l'Est avec la bande Gaza, où les palestiniens commémoraient la "Nakba", la "catastrophe" de la création de l’État Hébreux en 1948. Les manifestations qui se sont aussi déployées sous les fenêtres de l’ambassade d’Israël au Caire ont conduit à une réaction musclée des militaires, dénoncée quelques jours plus tard par un rassemblement sur la place Tahrir après les 350 personnes blessées et 150 arrêtées. 136 d'entre elles ont été condamnées par une cour martiale à 3 ans de prison. Sous les pressions, les peines ont été réduites à 1 an et 6 mois avec sursis.
Reste que le sentiment général est celui d'être trahi par le Conseil suprême des forces armées, qui par ses brutalités s'acharne comme il le peut à limiter l'ampleur du changement politique en Égypte. Mais pour maintenir la révolution sur la bonne voie, la population se rend à l'évidence: il faut redescendre massivement dans la rue et donner un fort coup de semonce à l'armée. Ce sera le moteur de la mobilisation, déjà surnommée "la deuxième révolution", vendredi 27 mai sur la place Tahrir.

samedi 14 mai 2011

Tahrir perd le nord

La semaine aura été agitée au Caire. Samedi dernier, ce sont les violences confessionnelles du quartier populaire d'Imbaba, avec deux églises brulées, qui ont mis le feu aux poudres. Tous le monde le sait bien, les sbires de l'ancien régime attachés bec et ongles à leurs privilèges sont à l'origine de ces déchaînements de haine qui ont fait 15 victimes. Dés le lendemain des milliers d’Égyptiens, coptes et musulmans, ont pris place devant le bâtiment Maspero de la télévision publique pour manifester leur mécontentement quant à l'inaction des forces armées dans la protection de la minorité chrétienne du pays. Dimanche soir, les rues de la capitale étaient étrangement calmes, aucun embouteillage n'est venu les encombrer. La grande majorité de la population effrayée par ces manoeuvres de sédition menacant l'unité du pays a jugé plus raisonnable de ne pas sortir, et suivre l'évolution de la situation à la télévision où se tenait des débats enflammés sur les chaines satellite privées.
Le drapeau israélien brûlé place Tahrir (Reuters) 
En milieu de semaine, l'annonce de la condamnation à 5 ans de prison pour corruption de l'ancien ministre du tourisme Zohair Gabana a soulagé la tension ambiante. Elle ne concerne que l'un de ses divers procès en cours et fait suite à celle de l'ancien ministre de l'intérieur Habib El Adli reconnu coupable de blanchiment d'argent et d'enrichissement illicite, avec 12 ans de prison et 2.5 millions de dollars d'amende. Rien de lui échappait : il empochait même une commission sur la fabrication des plaques d'immatriculation. Il doit maintenant faire face à un autre procès pour violence sur manifestants. De son côté, et alors qu'une équipe d'experts suisses venue au Caire pour préciser les démarches nécessaires avant la restitution d'avoir égyptiens gelés dans leur pays, l'ancienne première dame d’Égypte Suzanne Moubarak était aussi été arrêtée... puis atteinte de plusieurs malaises dont un "coma". Dans ces circonstances, son époux ne devrait pas se retrouver seul dans la suite de l’hôpital de Charm El Cheikh, alors que certains la voit bientôt arriver dans la prison pour femmes de Kanater, à une quarantaine de kilomètre au nord du Caire. 
Mais ces condamnations, dont la rapidité conduit à s'interroger sur la régularité de la justice appliquée ces jours-ci  en Égypte, n'ont pas de quoi faire oublier les violences confessionnelles du weekend dernier. L'appel à manifester place Tahrir a été amplement relayé. Il a mobilisé plusieurs centaines de milliers de personnes, mais c'est là que les cartes se sont brouillées.
Car le mois de mai c'est aussi l'anniversaire de la Nakba, "la catastrophe" de la création en 1948 de l’État d’Israël. Une prière de l'aube a donc réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes dés les premières lueurs du matin sur la place Tahrir tandis qu'une marche vers la frontière de Gaza, récemment ouverte par les autorités égyptiennes, était prévue plus tard dans la journée malgré les réticences du ministère de l'intérieur sur ce déplacement de masses. En fin d'après midi, plusieurs milliers de personnes ont cependant  décidé de poursuivre leur manifestation sous les fenêtres de l’ambassade d’Israël, conduisant même l'armée à tirer plusieurs coups de semonce pour les disperser.
Avec le "Vendredi de l'unité nationale " qui voulait réunir musulmans et coptes mais éclipsé par l'appel au "Million pour la prière de l'aube", l'objet initial de la manifestation de Tahrir se retrouvait  complètement modifié dans la soirée. Non sans provoquer les sarcasmes de quelques observateurs égyptiens : "Au lieu de nous occuper de ce qui se passe ailleurs, on ferait mieux de nous occuper sérieusement de nos propres difficultés qui ne manquent pas en ce moment! ". C'est que le vent de la révolution prend des airs de violents tourbillons incontrôlés.

dimanche 17 avril 2011

La peur du vide

Les fils Moubarak, Alaa et Gamal, ainsi que le père Hosni, ont été arrêtés et placés derrière les barreaux de la prison de Tora au sud du Caire. Ils sont allés rejoindre, pour une durée de 15 jours, les membres de la dernière équipe gouvernementale le temps que les investigations se développent sur les accusations de corruption, d'enrichissement illégal, et de violences sur manifestants. Pour rappel, 800 personnes sont décédées du fait de la répression policière lors des 18 jours du soulèvement populaire.
Une corde de potence décore la vitre arrière d'un taxi au Caire.
Le jugement de la famille Moubarak était l'une des demandes principales des jeunes du 25 janvier, qui satisfaits, ont renoncé à l'organisation d'une manifestation massive place Tahrir, vendredi dernier 15 avril. C'est aussi pour eux une prise de position claire de l'armée : ces poursuites judiciaires démontrent que les efforts tous azimuts pour faire triompher la contre-révolution observés ces jours derniers comme la tentative d'instaurer un climat de sédition confessionnelle, n'ont pas porté leurs fruits. Même si un doute subsiste quant à la suite qui sera donnée à ces emprisonnements. Le procès sera-t-il vraiment mené à terme ou fera-t-il l'objet, comme cela a souvent été le cas dans le passé quand des personnalités de l'ancien régime étaient éclaboussées par des scandales, de manipulations diverses pour les blanchir? En réalité, cette dernière issue semble désormais peu probable.
Pendant 30 ans de règne, le régime Moubarak a su écraser dans l'œuf tous les germes de la révolte provoqués par sa toute puissance, au point d'annihiler la conscience politique de la population. Mais celle-ci vit aujourd'hui une jubilation qui la conduit aux extrêmes. La soif de vengeance est ainsi très palpable à Charm-el-Cheikh, station balnéaire où l'ex-raïs résidait la majeure partie de l'année, faisant de la vie quotidienne des citoyens ordinaires un cauchemar tant le harcèlement et les humiliations étaient devenus courants dans le souci d'assurer la sécurité de la cité.
La peine de mort étant en vigueur en Égypte, des voix s'élèvent pour réclamer que Moubarak subisse la pendaison. Le président de la Cour d'appel du Caire, Zakaria Shalash, a d'ailleurs déclaré il y a quelques jours que le procès de l'ancien président pourrait durer un an et conduire à la peine capitale. De quoi figer d'effroi la population. Difficile pour elle d'imaginer que cet homme devenu au fil des années une composante de l'inconscient collectif par son omniprésence, puisse être ainsi être froidement éliminé. L'idée est improbable mais elle provoque une peur panique. Celle d'une perte d'identité pour des millions d'Égyptiens, avec un immense vide dans lequel ils imaginent mal qui pourrait s'engouffrer.
Cette peur du noir explique aussi la popularité de l'actuel secrétaire général de la Ligue Arabe, Amr Moussa, candidat à la prochaine élection présidentielle. S'il représente par bien des côtés une personnalité de l'ancien régime, il s'est aussi montré critique à son égard ces dernières années. Et finalement, son accession à la fonction suprême constituerait un compromis qui donnerait à la chute de Hosni Moubarak la forme d'une semi-révolution, en attendant que la vie politique gagne en maturité. C'est qu'on ne se débarrasse pas si facilement d'un Moubarak, alors la révolution a encore de belles années et bien des soubresauts devant elle.

dimanche 10 avril 2011

Moubarak clame son innocence

Deux mois jours pour jour après son dernier discours, Moubarak a reparlé aux Egyptiens. C'est aussi deux jours après la grande manifestation du vendredi 8 avril qui réclamait son jugement pour enrichissement illicite.
L'enregistrement a été diffusé sur la chaine de télévision Al Arabeya, à capitaux saoudiens. Rappelons que Moubarak est censé être sous mandat d'arrêt et qu'il est assez étonnant qu'il puisse malgré cela avoir accès aux médias. D'où la supposition que l'Arabie Saoudite a fait pression sur les forces armées pour faire passer le message. Pays où il s'est rendu au moins deux fois depuis sa chute, pour traitement médical. De sa résidence de Sharm El Cheikh, la traversée de la Mer rouge ne dure que deux heures pour atteindre les côtes saoudiennes.
Alors qu'a-t-il dit? Tout simplement que les allégations selon lesquelles il se serait enrichi à profusion pendant ses 30 années de mandat présidentiel sont archi-fausses. Il promet même de poursuivre en justice ceux qui prétendront le contraire dans le futur. D'ailleurs il n'aurait "qu'un seul compte dans une banque égyptienne" mais selon d'autres dires, engagé cinq avocats britanniques pour le défendre. Il doit se rappeler que des pays européens comme la Suisse ont été les premiers à déclarer le gel de ses avoirs sur leur territoire. Son intervention provoque pour l'instant de la colère. "Comment a-t-il osé s'adresser à nouveau aux Égyptiens?" se demandent les activistes encore sur la place Tahrir après les heurts avec l'armée samedi à l'aube. Peut-être pour tenter d'unifier les Égyptiens, alors que l'armée rencontre des dissensions internes sur l'orientation à donner aux changements politiques. Moubarak qui a déclaré lors de cet enregistrement avoir quitté le pouvoir pour sauver le pays, espère-t-il reprendre les choses en main pour éviter les divisions? Beaucoup de questions se posent et la réaction de l'armée est très attendue. Car il est temps qu'elle prenne une position claire. Qui soutient-elle exactement?

samedi 9 avril 2011

Contrer la contre-révolution

Le nouvel appel à une "manifestation du million" a inquiété les autorités hier, après le succès de la semaine dernière. Signe de la tension ambiante, un hélicoptère de l'armée a surveillé pendant plusieurs heures la place Tahrir dés la fin de matinée, après la traditionnelle prière du vendredi. Le dernier survol remontait à début février. Dans l'ensemble du pays, le nombre de manifestants aurait atteint les 500 000 personnes. 
Des militaires défendent la révolution.
La veille, les révolutionnaires ont obtenu une nouvelle avancée avec l'incarcération de Zakareya Azmi, le chef du cabinet présidentiel sous Moubarak. Il doit rester 15 jours sous les barreaux, le temps que la justice comprennent comment il a pu accumuler autant de bien immobiliers avec son seul traitement. D'autres arrestations viendront, dont celle de Safwat El Sherif, personnage perçu comme l'un des plus répudiant de l'ancien régime, président de la chambre basse du parlement et ex-ministre de l'information. Fathi Sourour, pendant  20 ans président de l'Assemblée du peuple (chambre haute) doit aussi être inquiété. Avant, les juges interrogeront  Gamal Moubarak sur l'origine de sa richesse.
Mais ce que les manifestants voulaient surtout, c'est le jugement de Moubarak. Ces derniers jours les  vendeurs de rue proposent même des cordes de potence miniatures, et place Tahrir hier se tenait la 2ième phase de son procès fictif présidé par un magistrat de la Cour de cassation. Un appel à une marche vers Sharm El Cheikh, à 500 km du Caire, où réside le président déchu à même été lancé.
Autre demande sur la place Tahrir  : le départ du maréchal Tantawi, ministre de la défense durant 20 ans sous Moubarak, et aux commandes du pays depuis le 11 février. Sans revenir sur la dégradation de l'image de l'armée ces dernières semaines avec l’obscénité des tests de virginité sur les jeunes manifestantes, Tantawi est considéré comme le principal responsable de la lenteur du changement en Égypte. Pour illustrer la division qui touche maintenant les rangs militaires, des officiers en uniforme sont montés sur l'estrade installée place Tahrir. Ils s'estiment manipulés par l'ancien régime et refusent de trahir les idéaux de la révolution. 
En fin d'après-midi, le frappes sur la bande de Gaza quelques heures auparavant ont déchaîné le mécontentement et plusieurs centaines de manifestants ont pris la direction de l’ambassade d'Israël. Située au dernier étage d'un imposant immeuble du quartier de Guizeh, les occupants des étages inférieurs agitaient des drapeaux palestiniens en signe de soutien à la foule dans la rue. 
La réaction de l'armée à la colère exprimée par la population aura été de tirer dans la nuit -à balles réelles selon certains- sur les manifestants dont plusieurs seraient gravement blessés. Immédiatement après, des véhicules ont été incendiés. Au petit matin de samedi, la place Tahrir était encore occupée.
Alors comme l'affirme sur Twitter un activiste, la façon dont l'armée dirige le pays actuellement, prise entre ses liens avec l'ancien régime et sa promesse de réaliser les idéaux de la révolution, ressemble bel et bien à " un sévère cas de constipation".

jeudi 7 avril 2011

Dans le tourbillon du destin

L'événement est une banalité de voisinage sans nom. Mais quand l'histoire s'entrecroise et se superpose, la scène remporte ses galons d'originalité. Elle a lieu à quelques enjambées au sud de la Place Tahrir, à Garden City, le long de la rive droite du Nil. Crée au début du XXième siècle et longtemps réputé luxueux, ce quartier  central du Caire abrite encore quelques ambassades dont celles des États-Unis et du Royaume-Uni. Aujourd'hui, ses rues sont jalonnées de palais décrépis que les Égyptiens affectionnent puisque l'architecture reflète à elle seule la grandeur de l'Égypte, bien avant le renversement de la monarchie par l'armée en 1952. Et en ces temps de révolution, l'espoir de voir renaitre cette aura imprègne les cœurs.     
C'est dans l'un de ces palais que les co-propriétaires d'un immeuble des alentours viennent tenir leur première réunion post-révolution. Les fauteuils et chaises disposés en cercle, sous un imposant lustre et sur un parquet rongé, dans ce qui devait être la salle de bal, forment malgré eux un tourbillon de destinées. 
Que ce soit ce palais poussiéreux de 3700 mètres carrés aujourd'hui en vente (12 millions d'€, avis aux intéressés), l'immeuble en question et même ses habitants, tous ont été les témoins des développements de l'Égypte et de ses révolutions actuelles ou passées. Ils se retrouvent ici pour mettre de l'ordre dans la gestion de leur bien commun, après des années de négligence. Nouvelle Égypte, nouveau départ.
Réunion de co-propriétaires dans un ancien palais.
Ce palais est la propriété des nombreux héritiers de Fouad Serageddine, figure marquante de l'histoire du pays pour son rôle d'opposant à Moubarak, décédée en 2000 à l'âge de 90 ans. Dirigeant du Wadf  ("Délégation") parti politique né en 1919 en réaction à la présence britannique, ministre de l'intérieur et des finances de 1950 à 1952, Serageddine a été délogé par les Officiers libres, avant un retour sur la scène politique en 1984. Malgré le peu de marge laissé par le raïs, Serageddine a su manœuvrer habilement pour faire preuve d'un réel talent politique et imposer le Wafd dans le semblant pluraliste de l'époque, notamment grâce à ses tribunes dans le journal du même nom.
La construction de l'immeuble sujet des discussions a été ordonnée par le Prince Ahmed Seifeddin, décédé en 1937 à l'âge de 60 ans, petit-fils de Mohamed Ali (vice-roi mort au Caire le 2 août 1849) et beau-frère du roi Fouad Ier, pacha d'Égypte de 1917 à 1922.
Résumée en quelques lignes, la vie de Seifeddin bascule une nuit de 1898 quand il blesse gravement par un coup de feu tiré dans la gorge, le violent roi Fouad Ier pour protéger sa sœur maltraitée. S'en suivent, pour laver l'affront, 25 années dans un hôpital psychiatrique d'Angleterre, puis une évasion rocambolesque et un séjour à Istanbul. Sur les berges du Bosphore, il mènera combat pour récupérer l'immense fortune laissée derrière lui pendant cet exil forcé. Elle sera des années plus tard nationalisée, avec quelques parcelles revendues à des particuliers.
C'est donc dans le palais d'un des premiers opposants à Moubarak,  que les co-propriétaires d'un immeuble bâti par l'ancienne famille royale et saisi un temps par l'État, rassemblent les volontés pour redonner éclat à un édifice qui pourrait facilement être inscrit au patrimoine architectural national. Plongés dans l'apathie pendant des décennies, voilà que la révolution vient rafraichir leur enthousiasme. 
Au centre des discussions : le "Bawab". Installé à l'entrée de la plupart des immeubles du Caire, ce portier est aussi chargé de l'intendance. Mais après 30 années de service, voilà que ses dépassements ont assez duré. Le toit de l'immeuble est occupé par la famille des collègues, qui de là-haut jettent leurs détritus ménagers dans la cour intérieure. Il y aussi les plants de marijuana, les chambres de services illégalement louées, les parties de foot qui ravagent les antennes satellites et les nerfs des habitants, la saleté continuelle des escaliers, sans compter cette façon désormais outrancière de se considérer comme le maître des lieux. Peut-être une déformation professionnelle : les bawabs étaient considérés à une certaine époque comme des indicateurs à la solde de la toute puissante sûreté d'État.  Alors trop c'est trop, il doit partir.
Une tempête dans un verre d'eau, cette réunion de copropriété. Il n'empêche qu'elle décrit les changements actuels de l'Égypte : lents, timides et souvent gauches. La mue prendra des années, mais rien ne sera plus comme avant.